couverture ext DECEMBRE 2018 - page 3

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on a dû regretter, en plus d’erreurs lexicales ou syntaxiques, l’excès de francisation des textes,
et cela surtout lorsque l’œuvre de départ est en français. La langue wallonne risque donc d’y
laisser des plumes en ce qu’elle ne diffuse plus alors ce qui fait sa spécificité, son authenticité.
Quelques exemples pris au hasard illustreront le fait. A l’expression « vos-ataquez à m’ sôrti
d’ quéque pårt » on préférera les verbes « (fé) assoti » ou « arèdji » (énerver) ; « li prochin
côp » deviendra « li côp qui vint ». Les verbes pronominaux se conjuguent avec l’auxiliaire
avoir : « dji m’a ocupé » au lieu de « dji m’so ocupé ». De même ne placera-t-on pas de
pronom devant un infinitif : « dji va lî d’ner » deviendra « dji lî va d’ner ». Le lexique wallon
aussi gagnera à garder toute sa richesse : en termes d’amour, un homme ne dira pas à une
femme qu’il trouve charmante « dju vs’ aprécîye » mais bien « dju vwè voltî » ! Une chose
n’est pas « magnifique » mais « c’èst vrêmint bia »… Et dans une situation compliquée, on ne
constatera pas « qu’i-n-a on problème » mais « qu’i-n-a ine saqwè qui n’ va nin ». On peut
bien sûr multiplier les occurrences du phénomène.
Mais si l’adaptation d’un texte de théâtre en wallon se doit d’en rendre les finesses et les
subtilités du langage, elle doit en respecter aussi les finesses et :les subtilités des situations
évoquées.
Un transfert de situations
La première évidence est que dans l’exercice d’adaptation, il s’agit moins de transposer des
mots que de rendre des significations. Le sens prime donc sur le mot à mot, le signifié sur le
signifiant ! Telle situation humaine s’exprimera de telle manière dans le langage de telle
communauté. Henri Bergson n’a rien dit d’autre quand il observe dans son traité sur le rire :
« Combien de fois n’a-t-on pas fait remarquer (...) que beaucoup d’effets comiques sont
intraduisibles d’une langue dans une autre, relatifs par conséquent aux mœurs et aux idées
d’une société particulière ? »
1
Charles Josserand cite le linguiste André Martinet :
« L’expérience humaine s’analyse différemment dans chaque communauté linguistique et
s’exprime différemment dans le langage de chaque communauté. »
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Une sorte d’« imperméabilité des cultures », liée entre autres causes au temps et aux réalités
qui passent, aux mentalités qui évoluent, ne simplifie pas toujours le travail de l’adaptateur.
C’est que, liés aux situations transposées, toute une série de connotations, de sous-entendus,
mal compris ou éclipsés, privent le sens de l’œuvre de données souvent essentielles,
handicapant du même coup sa compréhension chez le spectateur.
L’écrivaine belge Marie Delcourt (1891-1979), dans un ouvrage consacré à
La tradition des
comiques latins en France
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, cité par Charles Josserand, fait aussi pertinemment apparaître
une différence énorme quant aux contenus des pièces tragiques et des comédies : si la matière
des premières est « inaltérable », celle des secondes « se dégrade vite » et nécessite d’être
adaptée selon les temps et les lieux.
1
Henri Bergson,
Le Rire – Essai sur la signification du comique
, Félix Alcan, 1938, pp. 3-9.
2
André Martinet,
Eléments de linguistique générale
, Armand Colin, 1974.
3
Liège-Paris, 1934.
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